Jack "El Oso" - Le premier départ

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Un beau jour, mon père, qui était ingénieur ponts et chaussées, atteignit un niveau dans sa carrière où il lui fut clairement signifié que pour ne serait-ce que penser à aller plus loin, il lui faudrait devenir membre du parti unique qui régnait alors en ces contrées, ce à quoi il rétorqua qu'il ne croyait pas en Dieu, et qu'il n'irait donc pas à l'église, subtile métaphore de son degré d'adhésion idéologique audit parti, qui te paraîtra peut-être obscure, à toi, lecteur, mais qui était sans doute à l'époque à l'extrême limite de ce que l'on pouvait dire tout haut de ce côté là du Rideau de Fer sans se retrouver derrière des barreaux. Ses supérieurs hiérarchiques, eux, reçurent le message cinq sur cinq: il se vit quasi instantanément rétrograder à son poste précédent, et décida, en concertation avec ma mère, d'aller voir si l'herbe était plus verte ailleurs.

Il se trouvait que mon père était né dans le Nord de la France, région accueillant un grand nombre de ses compatriotes, pendant la deuxième guerre mondiale, et qu'il avait gardé la nationalité qui allait avec son lieu de naissance. Ceci facilita quelque peu notre départ de derrière le Rideau de Fer, puisque les autorités de notre pays mirent " seulement " un an et demi à laisser ma mère et moi-même rejoindre mon père en France.

Je débarquai à Paris dans une classe de CP quelques semaines après la rentrée, mes connaissances du français se limitant à savoir dire " bonjour " et " merci ". Les bribes de souvenirs qui me restent de cette période s'apparentent à ceux de quelqu'un que l'on aurait jeté à la mer sans savoir nager. Je me rappelle assez bien de mon premier jour de classe, où je ne comprenais rien de ce qui se passait. A un moment, une sonnerie retentit, et tout le monde se leva. Je pris mon cartable, et me dirigeai vers la sortie, mais me fis intercepter par l'institutrice qui m'expliqua à grand renfort de gestes que non, il fallait laisser mes affaires là, que ce n'était que la récréation. Un peu plus tard dans la journée, même scénario. Puis, une énième fois, une sonnerie retentit. Je me levai et me dirigeai vers la cour de récréation, et vis alors ma maîtresse d'école me courant derrière dans le couloir avec mon cartable. Encore perdu, vous avez gagné le droit de rejouer demain !

Mon apprentissage du français dura six mois. Mon père m'aidait beaucoup ; j'avais des cahiers dans lesquels je notais les mots que j'apprenais, et à côté, mon père me faisait de petits dessins pour que je mémorise leur sens. A l'école, je répondais en classe lorsque j'étais interrogé, mais je me limitais à cela. Puis, un matin, je me levai et me mis à parler français, et uniquement français. Mes parents me parlaient polonais, et je leur répondais en français. Ceci dura à peu près un an et demi, jusqu'à notre premier voyage en Pologne avec ma mère; mon père, lui, n'y retourna pas avant la chute du mur de Berlin. Ma famille ne parlant pas français, il fallut bien me faire violence pour communiquer avec eux. Il fallut plusieurs années, et plusieurs allers-retours en Pologne, pour que le polonais, ma langue maternelle, redevienne celle que je parlais avec mes parents. Au final, j'étais quand même devenu bilingue : je parlais les deux langues sans accent.

Bien plus tard dans ma scolarité, je découvris qu'ajouter une langue supplémentaire ne présentait pas de difficulté particulière. Bien entendu, cela exigeait des efforts, comme à tout un chacun. Néanmoins, le processus de séparation mentale entre une langue, la deuxième, et celle que l'on me proposait d'apprendre en cours, n'avait rien de sorcier. C'était un peu comme une manette dont il fallait mentalement mettre la flèche sur la bonne langue. Une fois les éléments de la langue étrangère assimilés, ils existaient dans leurs propres cloisons, et la communication se faisait directement, sans que les mots ou les structures des deux langues déjà connues n'interfèrent avec cette nouvelle langue. J'appris ainsi l'anglais, puis l'espagnol, langues que j'eus l'occasion de parfaire lors de séjours linguistiques, puis d'études en Angleterre, aux Etats-Unis, et en Espagne.

Les souvenirs d'enfance sont une partie bien singulière de l'esprit humain. Parfois si clairs, parfois si embrumés, ils sont rarement neutres : nous les embellissions souvent sans le vouloir, notre mémoire fait le tri et ne garde que ce qu'elle a envie de garder, ou ce qu'elle ne peut oublier.

Il est évident que cette arrivée en France fut loin d'être un moment facile pour mes parents. Ils avaient peu d'argent, ma mère n'en était qu'au début de son apprentissage du français, et mon père faisait des petits boulots en attendant de trouver quelque chose à son niveau. Pourtant, je ne perçus rien de tout cela. Sans doute mon esprit d'enfant était-il accaparé par l'apprentissage du français et le nouvel environnement dans lequel j'évoluais... Toujours est-il que jamais je ne perçus le moindre doute, la moindre faiblesse, la moindre sensation de manquer de quoi que ce soit à la maison. Mes parents me semblaient tout-puissants, invincibles, inébranlables, et riches à millions.

Nous vivions dans un immeuble modeste, rue Championnet, dans un quartier populaire de Paris. A une centaine de mètres de chez nous, un boulanger faisait les meilleurs croissants - et les plus gros - de la ville. Mon école, située à quelques rues de là, était un immense immeuble de brique rouge aux couloirs interminables. La cour était bordée de grands arbres, et une fissure lézardait le mur du fond, fissure qui, dans les méandres de mon imagination débordante de gamin de sept ans, est vite devenue la porte d'accès d'une usine secrète de Kikis. Vous savez, le Kiki de tous les Kikis ? Cette peluche que se trimballaient toutes les filles de mon âge à l'époque ? Eh bien voilà pourquoi elles en avaient toutes: elles se fournissaient dans cette usine secrète, en y accédant par une porte qui s'ouvrait en appuyant sur un bouton caché dans la fissure du mur du fond de la cour de l'école. C'était évident.

Mon apprentissage du français fut très rapide, mais bien trop lent à mon échelle d'enfant. Le temps que le français soit installé et opérationnel, il ne restait plus qu'un trimestre, et surtout, je m'étais déjà habitué à ne pas jouer avec les autres enfants parce que je ne parlais pas leur langue. C'est une habitude qui persista par la suite. Le temps de la récréation était un moment de solitude, et le resta à tout jamais. Aujourd'hui encore, je perpétue cette quasi-tradition les jours où je déjeune seul dans mon bureau, ou dans la salle du fond chez le petit traiteur italien à deux pas de là.


 

 

Jack "el Oso"

 

Salsa et Plongée - Partez au soleil avec Jack "El Oso" et Luna - 12 au 27 juillet 2012

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