Jack "El Oso" - Partir

Retrouvez cet article, ainsi que de nombreux autres, sur mon nouveau blog.

********************************************************

Un an et demi en France suffirent à mon père pour comprendre qu'après tout, l'herbe n'y était pas aussi verte qu'on pouvait le croire, et qu'il n'y trouverait pas de travail à son niveau avec ses diplômes et son expérience venus de l'Est. Il finit donc par accepter un poste pour une société française, mais en Afrique.

Pour la première fois, je dis au revoir à mes camarades de classe et montai dans un avion pour tout recommencer ailleurs.

Partir, voilà le verbe que j'allais apprendre à conjuguer au quotidien. Partir à la fin d'une année scolaire, alors que l'on venait à peine de se faire un ou deux amis. Partir parfois en plein milieu de l'année, au gré du chantier que mon père venait de terminer. Partir à Paris pour les vacances, partir quelques semaines en Pologne avec ma mère, repartir à Paris, zone de transit désormais habituelle, puis reprendre un avion en début septembre, et partir passer l'hiver sous les tropiques, tels des oiseaux migrateurs.

Des passeports, des visas, des billets d'avion, des salles d'embarquement, les cantines bleues de mes parents qui contenaient toute notre vie, et dont l'apparition était synonyme d'un nouveau départ. Des appartements, des maisons, des meubles anonymes, des boys, des chauffeurs, des gardiens de nuit, des voitures à chaque fois différentes. Tout était provisoire, tout n'était là que pour un temps, les seules choses qui étaient à nous, c'était le contenu des cantines bleues. Les amis aussi étaient provisoires; je n'avais rien d'un gamin extraverti, je mettais du temps à me faire des amis, et de toute façon, je savais que ce n'était que pour un an ou deux, jusqu'au prochain départ.

Le nomadisme comme mode de vie. Pendant toutes ces années, jamais je ne vis cela comme une tare. Tout était toujours nouveau, les amis que l'on se faisait eux aussi, n'étaient là que pour un, deux ou trois ans, et c'était normal. Enfant, l'idée que j'étais différent des autres ne m'a jamais effleuré. Ce n'est qu'une fois rentré en Europe pour mes études, que je réalisai qu'un gouffre me séparait des gens "normaux", ceux qui avaient vécu la majeure partie de leur vie au même endroit, qui avaient un pays, une ville, un quartier, une maison qu'ils pouvaient appeler "chez eux". Pour moi, c'était une notion totalement abstraite. Chez moi, c'était là où je me trouvais à l'instant T. Ca l'est encore aujourd'hui: quelque part, dans un coin de mon esprit, il y a toujours l'idée que demain, je sauterai peut-être dans un avion pour partir ailleurs tout recommencer à zéro.

Changer de pays, de ville, d'école, d'appartement, de chambre, de voiture, de quartier, de camarades de classe, autant de fois et aussi souvent lorsqu'on est enfant, puis adolescent, c'est une expérience à double tranchant.

D'une part, on finit assez vite par être partout chez soi. On est adaptable à l'extrême, on est prêt à se retrouver n'importe où, n'importe quand, et quelles que soient les circonstances, on retombera sur nos pattes. On se caméléonise: on observe notre nouvel environnement et on utilise assez vite, souvent malgré nous, les expressions, l'accent, les intonations, la démarche, le style vestimentaire de notre nouveau milieu. On se fond dans le paysage, et les "locaux" nous adoptent généralement sans problèmes. A chaque accident de parcours dont la vie ne manquera jamais de nous gratifier, on n'en fait pas une maladie, puisque l'on sait pertinemment que l'on peut tout recommencer à zéro ailleurs: on l'a déjà fait tellement de fois…
Mais d'autre part, on a également l'idée solidement ancrée que rien n'est permanent. On a fait le deuil de tellement d'amitiés, de lieux, de tranches de vie, que faire un deuil de plus en devient quasiment un réflexe. Dès que la décision est prise, dès que l'on sait que l'on part, on n'est déjà plus là. Les amis sont déjà à moitié oubliés, on s'est déjà projetés dans la prochaine étape.

Au moindre ennui, à la moindre lassitude, la tentation de tout laisser tomber et de passer à autre chose surgit.

Bien entendu, ce qui était, à la base, géographique, peut se transférer à bien d'autres domaines dans notre vie. Si l'on peut changer de pays, de ville, d'école, on peut aussi bien changer de job, d'appartement, de loisir, de relation sentimentale.

Le travers de l'enfant nomade devenu adulte, c'est de passer sa vie à zapper.



 

 

Jack "el Oso"

 

Salsa et Plongée - Partez au soleil avec Jack "El Oso" et Luna - 12 au 27 juillet 2012

Pourquoi ce site ? | Web | DJ Salsa | Organisation de soirées | Traduction | TCK (Third Culture Kid)
Ecrits
| Plongée | Photos | FAQ | Contact

(c) Jack El Oso, 2005-2009.
Creative Commons License
Les textes, images et autres créations présentes sur ce site, à l'exclusion de celles d'un autre auteur que Jack "el Oso",
sont mises à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.