Jack "El Oso" - Contrée première

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Mes parents sont originaires d'un pays d'Europe centrale qui s'est rendu célèbre pour la consommation d'alcool d'une partie de ses citoyens, ainsi que pour sa production de papes, de généraux à lunettes fumées constituant l'archétype du dictateur, et d'électriciens syndicalistes lauréats de prix Nobel de la paix qui y deviennent présidents. Ce pays, j'y suis moi-même né et y ai vécu jusqu'à l'âge de cinq ans.

De cette contrée dans laquelle je ne me reconnais pas, je garde un train de souvenirs roulant au pas dans un paysage de plaines et de champs de blés, tracté par une locomotive à vapeur, dont les wagons délabrés roulent dans le fracas de rails mal entretenus vers le sud où vivaient mes grands-parents. De ma ville natale, sombre cité de la grande région industrielle de ce pays, ne subsistent dans ma mémoire que de grandes barres d'immeubles de béton, des cours de gravier noir où jouent des enfants autour du local poubelle, des cages d'escaliers où résonnent les pas de ma mère, une chambre aux murs clairs, un lit à barreaux, et l'image de mon père arrivant un soir en uniforme de son service militaire et me mettant sa casquette sur la tête en guise de bonsoir. Dans le salon trônaient deux fauteuils séparés par une table basse, et une drôle de lampe, que l'on pouvait abaisser en tirant dessus dans une rafale de claquements secs, pendait du plafond.

Je me souviens de vacances chez mes grands-parents, dans cet appartement qui me paraissait immense, au premier étage d'une maison de ville qui en faisait deux, de sa véranda, où j'avais peur d'aller car un monstre nommé Hawa, m'avait-on dit, y vivait, et poussait dans le vide les enfants qui se penchaient par-dessus la rambarde ; des poires que l'on cueillait à l'aide d'une perche sur le poirier situé juste à côté de cette même véranda ; je me souviens des écoles maternelles jouxtant la maison, dont nous escaladions la clôture, l'été, avec mes cousines, pour aller sur les balançoires, des balades en forêt pour cueillir des fraises des bois, des mûres ou des myrtilles, de cet ancien wagon de chemins de fer ayant pris sa retraite à l'orée du bois, qui nous servait d'hébergement à Tabaszowa, surplombant le lac où nous allions nous baigner les chaudes journées d'été, et aussi de cette nuit où mes parents me tirèrent de mon sommeil sur ma couchette dans ce fameux wagon, pour m'emmener dehors contempler la pleine lune immense. Je me souviens de Noëls enneigés, de ma grand-mère en train d'allumer le feu sous le poêle à charbon de la cuisine, de grands sapins odorants trônant dans l'immense chambre de mon grand-père qui ne servait de salle à manger que pour les grandes occasions, de ma grand-mère revenant du marché avec un sceau contenant des carpes vivantes, que l'on mettait dans la baignoire où elles passaient leurs dernières heures à nager nerveusement, en attendant qu'on les mange farcies, en gelée, ou panées le soir de la veillée de Noël. Je me rappelle les pierogi ruskie que l'on mangeait le vendredi, de la soupe qui accompagnait chaque déjeuner, des fraises ou des griottes en sirop, ou encore des grands cornichons aigres-doux que préparait ma grand-mère avant de les mettre dans de grands bocaux en verre qu'elle rangeait consciencieusement dans le garde-manger. Je me souviens du lopin de terre de mes grands-parents, à l'extérieur de la ville, où ma grand-mère cultivait tomates, pommes de terre, fraises, framboises, et quantité de légumes dont j'ignore le nom en français. Je me souviens aussi de la chienne de mes grands-parents, un superbe boxer répondant au nom de Beta, qui me vit naître et fut ma compagne de jeu durant de longues années, et qui se laissait maltraiter par le garnement que j'étais sans broncher, sans se plaindre, avec une patience qui faisait dire à ma grand-mère que si l'Eglise catholique avait un jour l'idée saugrenue de faire accéder des animaux à la sainteté, il était certain que cette brave Beta aurait toutes les chances d'être canonisée en mode santo subito.

Jusque là, rien ne laissait présager que ma vie serait si différente de celle de mes cousins et cousines. Souvent, lorsque je rends visite à ma famille restée là bas, je me demande qui je serais devenu, à quoi aurait ressemblé ma vie dans ces grandes cités de béton, dans ce pays où les curés font de la politique, où les églises ne désemplissent pas, où les jeunes partent travailler sur des chantiers en Irlande où en Angleterre car on y gagne mieux sa vie qu'à un poste de professeur de lycée au pays.

Quel drôle de contrée que celle qui m'a vu naître.

Par moments, je ressens une forme de tendresse à son égard. Je comprends sans doute mieux la façon de penser de ses habitants que n'importe quel véritable étranger, j'en garde de beaux souvenirs d'enfance, et sa cuisine parle le langage de mon cœur. Il n'empêche que je m'y sens totalement étranger.

La Pologne, c'est un peu comme une très ancienne compagne, avec qui je partagerais de beaux souvenirs, mais avec laquelle j'ai perdu le contact pendant de si longues années que je ne comprends plus ce que j'ai pu avoir en commun avec elle.

 

 

Jack "el Oso"

 

Salsa et Plongée - Partez au soleil avec Jack "El Oso" et Luna - 12 au 27 juillet 2012

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