Jack "El Oso" - Afrique

Douze ans après, tu me hantes encore. Douze longues années sans que je ne t'aie revue…

Souvent, je rêve de toi, de tes lacs étincelants sous le soleil, de tes collines, des deltas de tes fleuves fondus dans la verdure des feuilles de bananiers, de la moiteur de tes saisons des pluies, de la fraîcheur de tes aubes en saison sèche.

Je me vois souvent dans un avion, collé au hublot, scrutant le tapis de nuages, immense troupeau de moutons teints en orange fluo par le soleil levant. L'avion descend, il plonge dans cette mer laiteuse, et enfin j'aperçois ton corps de verdure, parcouru par endroits de veines de latérite. Je distingue tes pistes, tes fleuves qui serpentent, rouges comme ta terre, les toits de tôle ondulée de tes cases, la fumée qui s'élève de tes villages, tes bananeraies, tes collines… mon cœur bat la chamade, et moi, oui, moi petit blanc né à des milliers de kilomètres de là, je sens m'envahir cette indicible sensation d'apaisement que l'on ressent lorsque l'on rentre enfin chez soi.

Oui, chez moi, tu es le seul endroit au monde où je me sentais chez moi.

Je ferme les yeux, et je revois le lac défiler par la vitre de la voiture, tes femmes en pagne qui portent de l'eau, tes bicyclettes chargées de régimes de bananes, tes cases en terre séchée dont la structure en bois est mise à nu du côté où l'eau s'abat le plus souvent avec violence pendant la saison des pluies. J'entends la pluie marteler tes toits de tôle ondulée, annonçant son arrivée à quelques centaines de mètres à la ronde avec une dizaine de secondes d'avance, juste le temps de trouver un abri en attendant que cela passe. J'entends le bruit strident de tes cigales, criquets et autres insectes inconnus accompagnant le soleil qui se cache derrière les montagnes du Zaïre, embrasant le ciel et teintant les nuages d'une multitude de couleurs allant du rose bonbon au violet foncé en passant par l'orange et rouge sang. Puis la nuit noire s'installe, ne laissant que quelques ténues lumières qui scintillent, telles des lucioles, de l'autre côté du lac. Derrière moi, les mille lumières de la ville escaladent les collines, s'atténuant progressivement pour ne laisser là haut que celles du Collège du St Esprit, juste en dessous d'un plafond d'étoiles.

La nuit est fraîche, à la différence de celles de Bangui ou de Yaoundé, où la moiteur de la nuit rime avec le ron-ron du climatiseur. J'ai dormi tellement d'années avec ce bruit de fond, que l'été, en Europe, je peinais à m'endormir les premiers jours, perturbé par son absence autant que par la lumière du jour qui se prolongeait jusqu'à une heure incongrue.

Chez toi, la nuit tombe à 18h toute l'année. La pluie aussi, bien souvent, tombe tous les jours à la même heure, et vient toujours du même côté. Les heures sont plus longues, on a toujours le temps devant soi. La vie coule, paisiblement, tel un fleuve aux eaux troubles qui serpente à travers la brousse.

Ca doit te faire drôle que je te parle ainsi, après toutes ces années de silence. J'aurais pu te rendre visite, oui, bien sûr, dans un de ces nombreux charters remplis de touristes en manque de soleil. Mais je n'ai jamais réussi de me faire à l'idée de fouler à nouveau ta terre pour ne passer que quelques jours dans un village de vacances rempli de blancs, barricadé derrière des murs garnis de fers barbelés et de tessons de bouteilles. Et puis là où je voudrais le plus retourner, des ruisseaux de sang coulent depuis des années. Tous ceux que je connaissais sont partis, ils t'ont tous quittée pour trouver un abri sous des cieux moins agités.

Parfois, j'allume mon téléviseur et je te vois, au détour d'un journal télévisé, la plupart du temps sous tes aspects les plus misérables et les plus violents. Pourtant, je sens que tu n'as pas beaucoup changé. Je ferme les yeux, et je sens encore tes odeurs de terre humide et de fumée. Je te reconnais parfois ici, dans la démarche d'une femme enveloppée d'un pagne dans les rues hostiles de la métropole, dans les intonations d'une conversation en Lingala ou en Bambara dans le métro, dans le rire des enfants des cités de béton qui entourent cette ville.

Que ce monde est bizarre. J'ai vu la joie jaillir un peu partout, même dans les plus pauvres de tes quartiers populaires. Ici, dans un confort matériel que nous envie la terre entière, la plupart des gens sont malheureux. Et moi avec eux, si loin de toi.


Tableau de Anna P., 1992

Jack "el Oso"

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